Les Hussards de Damas
par
Jérôme CROYET,
Docteur en Histoire, archiviste adjoint aux A.D. Ain
Dès 1790, Mirabeau-Tonneau, frère de Mirabeau, réuni à Chambéry 400 volontaires et des déserteurs, sur l’ordre du comte d’Artois. Si la noblesse de Bresse se range facilement des évènements à venir en laissant un peu de ses prérogatives, la noblesse bugiste, généralement moins aisée, demeurant sur place et beaucoup plus rurale, ne prend pas les mêmes positions et offre dès 1791 plus de candidats aux recruteurs de l'armée de Condé[1] que dans la Bresse. Ces corps militaires émigrés, au service des frères de Louis XVI, comptent, en 1791, 20 à 22 000 émigrés. Incapables de financer ses troupes contre-révolutionnaires, l’armée des Princes passe à la solde des princes étrangers. "Impatients de déchirer leur patrie et de massacrer leurs concitoyens affranchis", ces troupes combattent honorablement la République victorieuse pour « la défense de la religion et du trône »[2]. Cette armée est composée des corps de Broglie[3], de Bourbon-Enghein[4] et de Condé. A partir de 1793, ces dernières passent sous le financement Autrichiens. Les troupes commandées par Condé ne représentèrent qu’au plus 6 486 hommes en 1794, soit une brigade de cavalerie et deux bataillons d’infanterie. Si les troupes de Broglie et d’Enghein ne se montrèrent pas de redoutables adversaires face aux demi-brigades françaises, les hommes de Condé, « par l’acharnement qu’elle montra dans les batailles, attira sur elle toute la honte du forfait commun »[5].
Parmi ces troupes levées figurent des régiments de cavalerie, tant dragons, que hussards ou chasseurs. C'est à ces régiments que nous allons nous intéresser et plus particulièrement aux Hussards de Damas.
Le régiment des hussards de Damas est organisé le 28 avril 1796, date de la revue d'inspection du Vicomte de Chambrun. Il est la propriété d'Etienne de Damas et comporte une compagnie noble et plusieurs compagnies soldées. Le régiment est alors sous financement Anglais, avec tout le corps de Condé depuis le 15 mai 1795. L'uniforme reste toutefois proche de celui de la cavalerie légère autrichienne : shako noir sans visière à cocarde blanche retenu par un cordon raquette de fil moitié blanc et noir, dolman bleu ciel à trois rangées de boutons blancs, tresse carrée moitié fils blancs, moitié fils noirs avec collet et parements en pointe noirs. La culotte hongroise en bleu ciel et le dolman marron. Le sabre est sans doute le modèle 1796 commun aux anglais et aux autrichiens. C'est sous cet uniforme que le régiment combat les troupes françaises lors de la campagne de 1796 sur le Rhin. Lors de la trêve hivernale, c'est au tour du comte d'Ecquivilly d'inspecter le régiment, le 12 décembre 1796. L'administration régimentaire en profite pour établir un tableau des pertes et des gains en hommes, depuis le 1er mars au 31 décembre 1796.
Dès les beaux jours revenus, le régiment repart en campagne. En juin 1797, il capture deux chevaux, en août 4, en septembre 5 et en octobre 14. Ces derniers sont rachetés par le propriétaire du régiment pour la remonte. Malgré ces quelques prises, les pertes nombreuses ne sont pas compensées par les renforts. Pour 133 hommes perdus, le régiment ne recrute que 57 cavaliers. Même la compagnie noble n'est pas épargnée, elle perd 26 hommes pour n'en recevoir que 9. Ces pertes sont diverses, décès (19), prisonniers (28), pendu (un), congédiés (31), passé à un autre corps (un) mais surtout la désertion qui emporte 74 hussards.
Le 18 juillet 1797, de Psutendorf, le comte de Fargues, colonel commandant le régiment, dresse un rapport d'effectif du régiment, qui fait toujours parti de l'armée de Condé. Le régiment compte 406 hommes sous les armes sur un effectif complet de 415 : un sous brigadier et un hussard sont manquant, tandis que 3 hussards sont à l'hôpital et 4 en permission. Le régiment compte 450 chevaux. Dans ce rapport ne sont pas compris 2 charretiers, un conducteur, 2 valets et 3 vivandières. Si ces chiffres semblent donner une bonne image du régiment, il est à noter que ce dernier ne compte que 282 hussards pour 81 sous officiers et 29 officiers. Si les hussards ne disposent que de 194 chevaux, les officiers eux en disposent de 102. Il est toutefois à noter à la décharge de "l'esprit démocratique" du régiment que 58 chevaux sont en remontes et n'ont pas encore été répartis dans les compagnies. Alors que la République victorieuse à Rivoli, entre en pour parlés avec l'Empereur d'Autriche le 18 avril, le 6 août 1797, à Uberlingen, le maréchal de camp de Fargues propriétaire de la 4e compagnie du régiment dépense 5867 florins et 18 kreutzer pour l'habillement et la monte de sa compagnie. Il achète 122 pelisses, 122 dolmans, 122 ceintures, 122 culottes, 122 sabretaches et 122 garnitures de shakos. Une pelisse coûte 13 florins 30. Un dolman est à 10 florins 36, une ceinture à 3 florins, une hongroise à 5 florins 30, une sabretache à 2 florins 18 et une garniture de shako à 38 kreutzer. C'est habillé de neuf que les hussards de Damas vont passer en Angleterre et parcourir les salons anglais jusqu'en 1814, où l'armée de Condé reviendra en France dans les bagages alliées.
[1] Dès 1791, les nobles bugistes Louis Alphonse de Forcrand, Joseph Auguste de Reydellet, Louis Anthelme d'Apvrieulx et Antoine François Trocu de la Croze passent en Savoie rejoindrent l'armée de Mirabeau.
[2] COURCELLE Patrice in Les chevaliers de la couronne de 1791 à 1796 in Tradition Magazine.
[3] Urbain Gohier estime à dix à douze mille hommes le corps de Broglie.
[4] Urbain Gohier estime à quatre à cinq mille hommes le corps d’Enghien.
[5] GOHIER Urbain : L’armée de Condé, Paris, Stock éditeur, 1898.